L’euro : les secrets de conception de la monnaie unique

Vous êtes-vous déjà demandé qui se cache derrière la conception des pièces en euro? Rencontre avec Luc Luycx, designer du revers de la série des 8 pièces de l’euro et partisan d’une Europe unie.

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Moule, diamètre, dessin, bas-relief.

Une association de mots étrange qui cache pourtant tout un symbole de l’Europe : l’euro. Derrière la création du revers de la série des 8 pièces de l’euro, Luc Luycx, professionnel belge du secteur de la monnaie et partisan d’une Europe unie. Vingt ans après sa mise en circulation, retour sur une success story et sur les coulisses de la conception de la monnaie unique de 19 pays membres de l’Union européenne.

Votre art est très populaire. Très peu de designers dans le monde peuvent affirmer avec certitude que leur travail a été reproduit 130 milliards de fois ! C’est pourtant le nombre de pièces en euro actuellement en circulation — et elles sont vues quotidiennement par 340 millions de citoyens vivant dans l’Union européenne. Comment avez-vous pensé la conception des pièces de monnaie?

Le fait que ce projet soit en lien avec l’Union européenne m’a réellement motivé dès le départ. Tout mon processus de création est parti d’une réflexion sur les accomplissements et les objectifs de l’Europe. J’ai commencé à dessiner mes premiers croquis en m’inspirant tout simplement de la carte de l’Europe tout en gardant en tête l’idée d’évolution permanente de ce continent.

En 1996, les États membres de la zone euro ont décidé que toutes les pièces en euro auraient une face européenne commune et que l’autre serait réservée à des représentations nationales. Ils ont décidé d’organiser un concours que vous avez remporté avec votre série! Pouvez-vous nous en dire plus sur ce concours?

J’aime créer et j’aime mon travail. Participer à ce concours, à titre privé, était donc tout à fait légitime et logique pour moi. La monnaie a toujours occupé une place importante dans ma vie puisque je travaillais à l’époque, et toujours à présent, comme designer pour la Monnaie Royale de Belgique. Une fois inscrit au concours, l’aventure pouvait commencer. Après avoir reçu toute une série de recommandations, j’ai commencé à dessiner mes premières ébauches en couleur, en deux dimensions, sur format A4 tout en respectant le diamètre de quinze centimètres pour les pièces.

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Avez-vous vu ces affiches introduisant l’euro? (en anglais)

J’ai ensuite envoyé mon projet final sous couvert de l’anonymat à la Monnaie Royale de Belgique, lequel a été soumis à un jury. Mon dessin et ceux de deux autres candidats ont été sélectionnés au niveau national, en Belgique. La conception des bas-reliefs, des répliques de la pièce en plâtre, pouvait alors commencer afin de passer à l’étape suivante de la compétition. Il faut savoir qu’au total, ce sont trente-six projets qui ont été choisis dans toute l’Europe.

En tout, j’ai conçu dix bas-reliefs correspondants aux 8 valeurs de la monnaie et au deuxième exemplaire des pièces de 1€ et 2€ sur lesquels devait être laissé un espace pour l’ajout éventuel d’un hologramme, un système de sécurité. Puis, mes plâtres ont été certifiés par un notaire spécialement désigné pour le concours. Il était la seule personne interne au concours à être dans la confidence concernant l’identité des designers, puisque tout le processus était très confidentiel. Tous les modèles des bas-reliefs ont par la suite été envoyés au niveau européen par le notaire. A partir de ce moment-là, j’ai été sans nouvelles de l’avancée du concours pendant presque un an.

Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez appris que ce sont vos dessins qui ont été sélectionnés?

On a fini par m’annoncer que j’étais le lauréat du concours en 1997, juste avant le sommet d’Amsterdam, où après de longs mois d’attente, la pièce de 2€ allait enfin être dévoilée. C’était un lundi. On m’a appelé pour me convier au sommet, j’ai accepté sans même savoir que j’étais le lauréat. L’annonce officielle m’a été faite au moment où je suis monté dans la voiture qui venait me chercher pour m’emmener à Amsterdam.

Lorsqu’on me l’a appris, je n’y croyais pas. Je ne pensais vraiment pas remporter le concours. Je me suis rappelé des trente-six projets présentés et je pensais réellement que mes chances d’être le vainqueur étaient infimes. J’étais déjà très fier de figurer parmi les trois projets sélectionnés au niveau national en Belgique. Jamais je n’aurais pensé aller si loin dans la compétition, même dans mes rêves les plus fous.

Pouvez-vous nous en dire plus sur les caractéristiques du design des pièces en euro? Que représentent-elles et quels étaient vos principaux problèmes de conception?

J’ai pensé à un dessin clair, pas trop surchargé et facilement identifiable, en me basant sur la carte et les objectifs de l’Europe. J’ai divisé la série de huit pièces en trois groupes afin de montrer une évolution sur le thème de la carte du continent. Le but était de proposer trois dessins différents et complémentaires à la fois.

Sur les monnaies de 1cts, 2cts et 5cts j’ai représenté l’Europe située sur le globe. Les pièces de 10cts, 20cts et 50cts représentaient les États membres de l’époque mais pas encore réunis pour refléter l’idée d’un puzzle, d’une séparation. Enfin, l’image de l’Europe unie figurait sur les pièces de 1€ et 2€ représentant la carte telle qu’elle est aujourd’hui.

Les pièces comportent-elles des éléments spécifiques pour lutter contre la contrefaçon? Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet? Avez-vous décidé de ceux-ci vous-même?

Tout cet aspect de sécurité est arrivé bien après la conception des dessins, cela ne faisait pas partie des critères de sélection des projets pour le concours. C’est le Comité National Anti-Contrefaçon (CNAC) qui contrôle ces spécificités. De toute façon, cela aurait été très difficile, voire impossible, de réaliser sur un bas-relief un système de sécurité qui puisse être ensuite reproduit à la perfection.

Ces éléments de sécurité sont réalisés par le biais de lasers et de matériel très pointu qui reproduisent avec une précision irréprochable chaque système établi pour chaque modèle. Chaque tranche des pièces a ses propres particularités. Sur les pièces de 1€ et 2€ par exemple, sur la tranche même figurent des étoiles, une description, une ligne. Quant à la forme extérieure de la pièce de 20cts, elle n’est pas vraiment ronde, elle a des encoches.

La préparation d’un moule pour les pièces qui seront reproduites des milliards de fois doit être un travail de grande précision, sans marge d’erreur. Avez-vous rencontré des difficultés lors de la préparation de ces derniers designs? Les États membres de l’eurozone ont-ils eu leur mot à dire sur les détails?

A partir du moment où j’ai remporté le concours, je n’étais plus propriétaire des pièces. C’était désormais l’Europe qui se chargeait du suivi des différentes demandes de modifications. Je me suis occupé de la conception du design des revers des pièces. Ceux-ci ont ensuite été envoyés dans les pays correspondants. Puis, chaque État membre a réalisé ses moules originaux dotés de leur poinçon national unique.

Certains États membres ont demandé à redéfinir la forme des frontières de la carte dessinée sur certaines pièces. Les frontières de certains pays ont donc été redessinées un peu plus en détail afin qu’elles se rapprochent le plus possible de la réalité. C’est comme cela que le dessin des pièces a été perfectionné.

Vous travaillez toujours pour la Monnaie Royale de Belgique. Avez-vous également dessiné des faces nationales des pièces en euro? Lesquels? Êtes-vous toujours activement impliqué dans la conception de pièces et, si oui, travaillez-vous sur un projet intéressant?

Sur la face de notre pièce nationale belge, figure le roi Philippe depuis six ans maintenant, c’est moi qui ai réalisé le dessin. Il a fallu concevoir cette pièce pour le changement de statut de Philippe, de prince à roi. Il n’y a pas eu de concours pour réaliser ce dessin car la demande était urgente et les délais de conception restreints. J’ai conçu trois dessins qui ont été présentés au roi et j’ai ensuite réalisé la pièce choisie. Aujourd’hui je travaille constamment sur de nouveaux projets : des médailles, des pièces commémoratives, des pièces à l’effigie de Tintin, etc.

De toute votre carrière dans le secteur de la monnaie, laquelle des pièces que vous ayez conçues est votre préférée ?

L’euro sans aucune hésitation. Je prends du plaisir à faire tout ce que je fais, qu’il s’agisse d‘une pièce de 1€ ou d’un jeton, je prends toujours le même plaisir au moment de créer. Mais si je devais choisir mon dessin préféré parmi les 8 pièces du concours, mon cœur pencherait pour les pièces de 1€ et 2€ car l’essence même du dessin repose sur les objectifs de l’Europe et la représentation d’une Europe unie.

Un dernier mot sur l’euro, comment voyez-vous son avenir?

Moi je suis pour une Europe unie, c’est comme cela que cela doit être et rester. Je pense que l’euro constitue un élément fondamental pour la conservation d’une Europe unie. Au final, nous sommes tout de même plus forts tous ensemble qu’en étant séparés.

Photos: ©EC Audiovisual portal

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